« Écran, échec ? » : Zack Kass, L'Express, et la prédiction sans date

Chapeau : « Passer sa journée sur un écran sera bientôt un signe d'échec professionnel. » C'est le titre d'un article de L'Express, fondé sur les convictions de Zack Kass, auteur de « The Next Renaissance » (Wiley, janvier 2026). La prédiction a l'allure d'un fait. Sauf qu'elle ne dit pas quand, ne se mesure pas, et ne se vérifie pas. On a passé la journée à la retourner : ce qu'elle est, ce qu'elle n'est pas, et pourquoi elle ne dit rien de vérifiable.
Le titre qui circule
« Passer sa journée sur un écran sera bientôt un signe d'échec professionnel. » L'Express l'a mis en une. Le sous-titre, plus modeste, précise qu'il s'agit des « convictions » de Zack Kass. On lit le titre, on retient la phrase, on partage. C'est le genre de phrase qui colle : elle oppose un geste qu'on fait tous les jours (être devant un écran) à un jugement qu'on redoute (échec). Elle est courte, elle est percutante, et elle ne demande aucune vérification.
C'est précisément là que le problème commence. Une phrase qui ne demande aucune vérification n'est pas une prédiction : c'est une direction.
Qui est Zack Kass
Pour être juste : Kass n'est pas un compte TikTok qui prédit la fin du monde. Il a co-fondé The Next Renaissance, il a écrit « The Next Renaissance: AI and the Expansion of Human Potential » (Wiley, sorti en janvier 2026), il est cité par The Coca-Cola Company et Microsoft dans ses keynotes, et il publie une newsletter régulièrement. C'est un auteur, un consultant, un prédicateur de la thèse « l'IA agentique va transformer le travail ».
Ça change quelque chose : ses idées ont un corpus, elles sont cohérentes, elles ont un nom (l'Agentic Web, le NLOS — Natural Language Operating System, l'adoption gap). Ce n'est pas du vent. Mais un corpus cohérent n'est pas une prédiction vérifiable, et c'est exactement là que L'Express a fait le saut.
Ce qu'il dit, au plus juste
Kass ne dit pas « les ordinateurs vont disparaître ». Sa thèse est plus subtile : au cours des trente dernières années, on a construit le travail intellectuel autour de la manipulation permanente d'interfaces (mail, Slack, CRM, Excel, Jira, calendrier, réunion, compte rendu, réunion). Une grande partie de la journée consiste à faire circuler de l'information entre systèmes, et c'est ce travail intermédiaire que les agents IA vont absorber.
L'humain, dans son schéma, passe d'opérateur d'interfaces à orchestrateur d'agents. Il exprime une intention (« organise mon déplacement à Paris mardi »), l'agent coordonne les systèmes, l'humain arbitre et décide. C'est un changement de rôle, pas un changement de technologie.
Et c'est là que le titre de L'Express prend son appui : si ton organisation te force encore à manipuler manuellement les interfaces alors que des agents le pourraient, ce n'est plus un signe de travail acharné — c'est un signe que ta transformation IA a échoué.
Ce que le titre ne dit pas
Trois manques, dans l'ordre.
1. Pas de date. Kass parle de « bientôt ». De « quelques années ». De « 2026-2030 ? ». C'est une trajectoire, pas une prévision. On ne peut pas se tromper avec une trajectoire : qu'il se passe quoi que ce soit d'ici dix ans, il aura « vu juste ». Qu'il ne se passe rien, il dira « c'est pour 2031 ». C'est la structure de toute prédiction non falsifiable.
2. Pas d'indicateur. « Signe d'échec professionnel » — par rapport à quoi ? Kass ne propose aucune métrique, aucune base de données, aucun seuil. On ne mesure pas « être devant un écran » comme on mesure la vélocité ou le churn. C'est un jugement de valeur sur une habitude de travail, pas une variable observable. Tant qu'on ne définit pas comment on sait qu'on est « devant un écran » de manière distincte de « travailler », la phrase ne peut ni se confirmer ni se démentir.
3. Pas de contre-exemple. Une prédiction honnête dit aussi ce qui la contredirait. Kass ne dit pas : « Si dans X ans, Y % des employés passent encore Z heures devant un écran, alors j'avais tort. » Il ne le peut pas, parce que « X ans », « Y % » et « Z heures » sont exactement les variables qu'il ne définit pas.
Pourquoi ça colle quand même
Parce qu'il a partiellement raison sur le fond. L'adoption gap qu'il décrit — l'écart entre ce qu'une IA peut faire et ce que les organisations acceptent de lui laisser faire — est un problème réel, documenté, et que beaucoup de CIOs reconnaissent. Le fait que la plupart des déploiements d'IA aujourd'hui consistent à « ajouter ChatGPT à un workflow existant » plutôt qu'à redessiner le workflow est un constat que n'importe quel auditeur interne peut confirmer.
Mais reconnaître que l'adoption est lente, c'est très loin de prédire que l'écran deviendra un marqueur social d'échec. Ce n'est pas une conséquence logique, c'est une conséquence rhétorique. Le titre de L'Express a fait le saut que la thèse de Kass autorise mais ne démontre pas.
Ce que tu peux vérifier de ton côté
- Lire le texte source : la newsletter « Prepare for an Entirely New Agentic Internet » de Kass (newsletter.zackkass.com) — c'est le document primaire, pas l'article de L'Express.
- Chercher dans ses écrits une date, un seuil, une métrique. Tu n'en trouveras pas. C'est la définition d'une thèse, pas d'une prédiction.
- Comparer avec les deux études que l'article « +55 % » de cette même série cite (Microsoft 2023, METR 2025) : elles ont une date, un échantillon, un p-value. C'est la différence entre un fait et une direction.
- Demander à n'importe quel CIO : « Quel est votre taux d'adoption agentique ? » Tu obtiendras une réponse honnête et floue. C'est le signal qu'on est encore dans la phase de thèse, pas de mesure.
Vérifiable / non vérifiable
- Vérifiable : Zack Kass a publié « The Next Renaissance » (Wiley, janvier 2026). Il a un site (zackkass.com) et une newsletter (newsletter.zackkass.com). Il utilise les termes « Agentic Web », « NLOS », « adoption gap ». L'Express a publié un article reprenant ses convictions (07/09/2026).
- Non vérifiable : que « passer sa journée sur un écran » deviendra un « signe d'échec professionnel ». Pas de date, pas de définition opérationnelle, pas de méthode de mesure. C'est une direction, pas une prédiction.
Version 30 secondes
- Kass prédit que le travail deviendra moins « manipulation d'interfaces » et plus « orchestration d'agents ». C'est une thèse cohérente, pas une prédiction datée.
- L'Express en a tiré une phrase choc : « l'écran = échec ». La phrase n'a ni date, ni mesure, ni contre-exemple.
- Le problème réel qu'il pointe (adoption gap) est documenté. La prédiction sociale qu'il en déduit ne se vérifie pas.
- C'est la différence entre un fait et une direction. On a déjà fait cette distinction sur « +55 % » et sur « l'IA remplace les devs ». On la refait.
Sources
1. L'Express — « Passer sa journée sur un écran sera bientôt un signe d'échec professionnel — les convictions de Zack Kass » (07/09/2026) —